Madagascar : l’enquête de Gaëlle Borgia remporte le prix Pulitzer

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La correspondante de TV5MONDE à Madagascar, Gaëlle Borgia, vient de remporter le prix Pulitzer en compagnie d’autres journalistes ayant enquêté pour le New York Times. Dans son enquête, co-signée avec le journaliste américain Michael Schwirtz, elle revient sur la tentative d’ingérence de la Russie lors de la dernière élection présidentielle à Madagascar, en 2018. Entretien.

TV5MONDE : Comment avez-vous réagi à l’annonce du prix Pulitzer ? Vous vous y attendiez ?

Gaëlle Borgia : Non, je ne m’y attendais pas du tout. C’était une immense surprise, j’étais sous le choc. À vrai dire, ça ne m’a jamais effleuré l’esprit d’obtenir un tel prix. J’ai été surprise, d’autant que je l’ai appris le jour même. C’était encore plus incroyable.

TV5MONDE : Quel est le sujet de votre enquête ?

Gaëlle Borgia : Nous avons mené une enquête à Madagascar, sur l’ingérence russe lors de l’élection présidentielle en 2018. On a découvert que plusieurs groupes de Russes se sont installés à Madagascar, plusieurs mois avant la présidentielle. Ils ont habité sur place, on a trouvé l’hôtel où ils séjournaient de manière permanente. Ils ont donc commencé à approcher des candidats à la présidentielle, en leur proposant de l’argent. Ils amenaient parfois des sacs remplis de cash. Ils leur proposaient par exemple de payer une caution, obligatoire pour se présenter à la présidentielle.

Ils proposaient une aide logistique, une aide technique et se présentaient comme experts en élections. Ils disaient aux équipes de certains candidats qu’ils avaient déjà travaillé dans des élections, en Afrique notamment. C’est comme cela qu’ils ont gagné rapidement la confiance de certains candidats. Il faut savoir qu’à Madagascar, une campagne électorale coûte très cher. Quand quelqu’un, et notamment un occidental, vient en proposant de l’argent, c’est très difficile de refuser. Trouver des fonds ailleurs est quasiment impossible. Pour faire campagne à Madagascar, il faut beaucoup se déplacer, comme dans toute campagne électorale. Ici, les routes sont mauvaises, par exemple. Donc, il faut louer des avions privés, des voiture 4×4. Donc on a besoin de beaucoup d’argent, ce que les Russes ont proposé.

C’était donc une aubaine pour certains candidats. On a montré comment cette machination s’est faite, comment cette vaste opération d’ingérence électorale a été menée à Madagascar. Ça s’est fait en fait à plusieurs niveaux. Et on a réussi, avec des sources, des témoins clés, des candidats à la présidentielle, à montrer comment ils opéraient au quotidien.

L’ingérence était notamment médiatique. Ils payaient pour la production et la diffusion de reportages télévisés, en faveur de certains candidats. Ils imprimaient régulièrement un journal gratuit, qui était distribué en dehors de la capitale. Il était imprimé à des centaines de milliers d’exemplaires ! Ils avaient beaucoup d’argent pour cette opération d’ingérence électorale. Il y avait aussi évidemment de la propagande sur Facebook. C’était un ensemble de choses très concrètes. Ces hommes étaient visibles, ils ne se cachaient même plus. On pouvait les voir dans des meetings de campagne, par exemple. Notre enquête a duré plusieurs mois, on a approché des sources, petit à petit, pour arriver à ce résultat.

TV5MONDE : Vous disiez que ces hommes ne se cachaient pas et pourtant, en lisant l’enquête, on comprend que certains témoins n’osent pas parler à visage découvert. Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées ? 

Gaëlle Borgia : C’est ce qui était un peu paradoxal. Tout le monde savait que les Russes étaient présents. Tout le monde les voyait. Des photos d’eux circulaient sur Facebook, avec un certain étonnement. Mais, quand on essayait d’en savoir un peu plus, les portes se fermaient. Nos sources nous disaient explicitement qu’elles avaient peur qu’il leur arrive quelque chose. Je pense qu’on leur a dit de ne pas révéler les noms de ces Russes. Par exemple, on nous a souvent raconté que ces Russes ne donnaient pas leur nom de famille. Le staff malgache des candidats ne connaissait que leurs prénoms. Ils savaient très peu de choses sur ces hommes. On nous disait parfois qu’ils ressemblaient à des barbouses, qu’ils faisaient un peu peur, on ne savait pas ce qu’ils faisaient là.

Il y a peut-être aussi tout un imaginaire autour des Russes, à travers les films, qui a joué. Les sources étaient de base apeurées, et ne souhaitaient pas parler. On a réussi petit à petit à délier les langues. Mais c’est vrai que nous avons souvent eu des témoignages anonymes. Certaines personnes étaient craintives et me demandaient régulièrement : « Gaëlle, qu’est-ce que tu vas dire dans ton article ? Est-ce que je vais avoir des problèmes ? J’ai peur. Fais attention à ce que tu vas dire. » Mais je n’ai jamais vraiment compris pourquoi en fait. Ils ne m’ont jamais dit qu’ils ont reçu des menaces de la part des Russes. C’était assez irrationnel.

TV5MONDE : Dans l’enquête, on comprend aussi que cette campagne de déstabilisation n’a pas forcément été bien préparée par ces hommes. Était-ce dû à une méconnaissance du terrain ? 

Gaëlle Borgia : Je parlerais d’une méconnaissance du pays. Au départ, ils pensaient que le président sortant (Hery Rajaonarimampianina, ndlr) serait vainqueur. C’est ce qu’on sait. Ils avaient donc mis leurs billes sur ce candidat. Sauf qu’en fait, il n’était pas favori. Un sondage qui était sorti quelques mois avant la présidentielle le donnait quatrième. Ce sondage avait été censuré à l’époque ! Il était clair que cela allait être difficile pour le président sortant d’arriver au second tour. Et ils ne l’ont pas anticipé.

J’ai eu l’impression qu’ils avançaient un peu à tâtons. Ils ont essayé d’approcher plein de petits candidats. Je dirais qu’ils ont peut-être perdu leur temps en travaillant avec des candidats qui n’avaient quasiment aucune chance. Juste avant le premier tour, ils se sont rendus compte que leur poulain n’allait pas gagner, et ils ont changé leur fusil d’épaule, en commençant à soutenir l’un des deux finalistes. Ça s’est fait au fur et à mesure de leur travail sur place. J’ai eu l’impression d’une grande improvisation, alors qu’ils avaient des moyens, qu’ils étaient assez nombreux et qu’ils se présentaient comme des experts électoraux. C’était assez paradoxal.

TV5MONDE : Quel était le but de ces Russes, et sont-ils arrivés à leurs fins ? 

Gaëlle Borgia 
: Ce qu’on sait, c’est que plusieurs mois avant la campagne électorale de 2018, ils se sont intéressés aux mines. Ils ont notamment essayé d’en savoir plus sur une mine d’or qui s’appelle Dabolava, qui est un carré minier non exploité. Ils ont rencontré le directeur de la société qui possède ce carré minier, pour avoir le permis d’exploitation, sans succès. Ils ont ensuite réussi à former une joint venture avec une société malgache qui gère une mine de chrome. Donc il y a eu plusieurs tentatives. Ils ont réussi pour la mine de chrome. Cette joint venture a été créée. Ils ont réussi à avoir 80% de la mine, et ils ont commencé à y travailler, avec les Malgaches.

Ça ne s’est pas très bien passé. Il y a eu plusieurs problèmes financiers, et ils ont fini par abandonner. On sait que la mine de chrome est à l’arrêt depuis plusieurs  mois et on nous dit que les Russes sont sur le départ, c’est même confirmé. La mine devrait être vendue à d’autres sociétés. Finalement, tous leurs efforts d’ingérence électorale n’ont pas donné grand chose, puisqu’il y a de gros échecs sur cette mine de chrome. Ils pensaient obtenir beaucoup de cette mine, à savoir une dizaine de milliers de tonnes de chrome par an, et ça a capoté. De ce que je sais, ils sont très déçus de ce qui s’est passé à Madagascar, alors qu’ils ont investi pas mal d’argent dans cette opération d’ingérence électorale. 

TV5MONDE : Comment vous êtes-vous retrouvée à enquêter sur ce sujet pour le New York Times ?

Gaëlle Borgia 
: J’avais commencé à enquêter sur le sujet pour un autre média, juste avant qu’on me contacte. Le journaliste du New York Times, Michael Schwirtz, cherchait un contact sur place. Il cherchait un fixeur en fait à Madagascar, pour l’aider à enquêter. Par hasard, il a contacté des Américains sur place, et de fil en aiguille, c’est arrivé jusqu’à moi. C’est vraiment grâce au réseau que j’entretiens depuis des années, et sa demande est arrivée à moi. J’ai tout de suite accepté parce que déjà, c’est un journal prestigieux, et que je connaissais très bien ce sujet. C’était l’occasion d’aller encore plus loin que ce que j’avais fait auparavant. C’était une opportunité géniale pour moi. On a donc commencé à enquêter ensemble.

TV5MONDE : Combien de temps a duré toute l’enquête ? 

Gaëlle Borgia : Entre le moment où Michael Schwirtz me contacte et le moment où l’article sort, il s’est passé neuf mois. Mais nous n’avons pas travaillé neuf mois continus. Parfois pendant des semaines, nous n’avions rien, et puis ensuite une source acceptait de parler. Je lui envoyais un message et je creusais le sujet ensuite. 

TV5MONDE : Comment travaillez-vous à Madagascar, en ce moment avec la pandémie du coronavirus ?

Gaëlle Borgia : Il y a un confinement ici depuis plusieurs semaines, mais seulement dans les trois principales villes du pays : la capitale Antananarivo, Fianarantsoa dans le centre sud, et Tamatave à l’est. C’est un confinement partiel. On peut se déplacer le matin, jusqu’à 13 heures, donc on peut sortir faire son marché. C’est un confinement adapté aux réalités locales. Les journalistes ont des laissez-passer et peuvent sortir sans problèmes. J’ai donc quand même la liberté de travailler, et c’est important.

TV5MONDE : D’après les chiffres officiels, il y a eu peu de cas (158) et aucun décès. Quelles ont été les autres mesures prises à Madagascar ? 

Gaëlle Borgia 
: Il y a eu une fermeture des frontières assez rapidement. Avant l’annonce du confinement, tous les aéroports de l’île ont été fermés.

TV5MONDE :  Comment Madagascar vit cette crise sanitaire ?

Gaëlle Borgia 
: J’ai été agréablement surprise par les mesures du président Andry Rajoelina, qu’il a d’ailleurs prises assez tôt. Par rapport à d’autres pays africains, il a décidé de fermer les aéroports tôt. Le confinement a également été décidé rapidement, alors que nous n’avions que trois cas dans le pays. Ces mesures ont été bien anticipées.

C’est une situation très compliquée à gérer avec un contexte bien particulier à Madagascar, avec une grande majorité de la population qui vit au jour le jour, qui doit aller faire son marché, qui doit travailler pour pouvoir manger le soir. On est vraiment sur une économie informelle, une économie de subsistance. Il y a eu des distributions de denrées alimentaires pour les populations les plus démunies, pour leur permettre de respecter le confinement. Il y a eu également des aides financières pour ces populations-là, pour les chauffeurs de taxi, les chauffeurs de bus, notamment. Il y a tout de même eu pas mal de choses qui ont été faites pour les plus pauvres, qui représentent la majorité.

(Re)voir : Coronavirus à Madagascar : l’exode urbain pour les plus modestes

Et ensuite, Madagascar a aussi la chance d’avoir très peu de cas, donc il n’y a pas eu de ruées dans les hôpitaux. La plupart des malades sont déjà guéris. Il n’y a pas eu de cas grave, donc pas de pénuries de respirateurs. Et puis, ils ont rapidement adopté le protocole de traitement à l’hydroxychloroquine. Les médecins des hôpitaux de référence du Covid-19 nous ont dit que cela marchait bien. Évidemment, il y a aussi des polémiques.

Le président est aussi critiqué pour plein de décisions, notamment la mise en place d’un remède traditionnel amélioré (à base d’artémisia), qui ne convainc pas tout le monde. Lui est convaincu que cela peut prévenir le Covid-19, et surtout guérir du virus. L’Académie de médecine malgache avait émis des réserves, dans un communiqué. L’Organisation mondiale de la santé a mis du temps pour s’exprimer sur le sujet. Il y a quand même des polémiques sur cette gestion de la pandémie, ici, mais comme un peu partout finalement. 

Source:http://information.tv5monde.com